Homerus dicitur caecus fuisse

Contrairement à l’idée répandue, Homère n’est pas aveugle dans toutes les traditions qui se rapportent à lui. Parfois, il le devient au cours de sa vie. Et là, toutes les explications se valent : il tombe malade, raconte la Vita herodotea, ou il est aveuglé par l’épiphanie d’Achille, dans la Vita Romana. Pourtant, c’est cette image du poète qui reste ancrée dans notre imaginaire. Des sculpteurs antiques, mais aussi des peintres, tels Ingres et son Homère déifié, exposé au Louvre, ont fixé cette représentation, qui, finalement, a été vidée de son sens. Pourquoi, donc, prétendre que ce poète dont nous ignorons même s’il a vécu était aveugle ?

Le récit de la Vita Herodotea

Blinds in New York (photo M-A Colbeaux)

Partout où Mélésigénès (ndt : véritable nom d’Homère) arrivait, il étudiait les coutumes et s’informait des histoires. Il décida d’en consigner aussi le souvenir. Il avait déjà eu mal aux yeux, mais il en souffrit alors terriblement. Mentès qui était sur le point d’embarquer pour Leucade afin de trouver un remède, laissa Mélésigénès auprès de son plus cher ami et habitant d’Ithaque, Mentor, le fils d’Alkimos, après l’avoir prié maintes fois de veiller sur le malade. A son retour, Mentès se chargerait de Mélésigénès. Mentor le soigna avec empressement : il vivait convenablement et recevait beaucoup plus d’éloges que les hommes d’Ithaque pour son esprit de justice et son sens de l’hospitalité. Mélésigénès entreprit à ce moment-là des recherches et une enquête au sujet d’Ulysse. Les gens d’Ithaque disent qu’il fut atteint de cécité chez eux alors que moi, je prétends qu’il guérit alors et qu’il devint aveugle plus tard, à Colophon.(…) A Colophon, les douleurs oculaires reprirent Mélésigénès sans qu’il pût échapper à la maladie ; c’est là qu’il devint aveugle. Une fois aveugle, il partit de Colophon pour Smyrne et commença ainsi à composer.

Vita Herodotea, lignes 75-90 de l’édition Allen, biographie apocryphe dont la datation incertaine se situe vraisemblablement au IIe ou IIIe siècle après J.-C.

Des précédents mythiques

Les dieux se plaisent à punir les forfaits humains par la cécité : Lycurgue, nous raconte Diomède au chant VI de l’Iliade, est devenu aveugle car il avait effrayé Dionysos. Ce dernier s’était jeté à la mer où le recueillit Thétis. Même traitement pour qui entrevoit une immortelle. Tirésias a vu Athéna nue ; Erymanthos a surpris Aphrodite au bain. Anchise a eu l’indélicatesse de se vanter d’avoir un fils de son union avec cette même déesse. Ils subissent tous le même sort ! La discrétion est donc de mise… Interdiction de braver les divinités, au risque d’y perdre beaucoup. Thamyris, le poète, perdit la vue, après avoir tenté de rivaliser avec les Muses.

La cécité : signe d’élection

Paradoxalement, de nombreux personnages, frappés par ce mal, entretiennent avec le divin une relation particulière. Nombre d’entre eux sont devins (Tirésias, par exemple, a le don de comprendre le langage des oiseaux) ou poètes (Démodocos, l’aède des poèmes homériques, serait devenu aveugle car une Muse l’aimait). Divination et poésie placent alors ces élus en marge de l’humanité et trangressent la hiérarchie établie entre les mondes divin et humain.

Pourquoi faire d’Homère un aveugle ?

La réponse la plus immédiate est d’établir un lien entre Homère et Démodocos, double du poète. Mais les biographes qui rapportent la vie d’Homère, dans l’Antiquité, ont bien d’autres histoires à raconter, riches de significations. Dire qu’Homère fut aveuglé par les armes d’Achille, dans la Vita Romana, c’est considérer qu’il a vu ce dont il parle, qu’il a été en contact avec le monde divin, et qu’il a une position privilégiée pour en parler, tout en l’inscrivant dans la liste des personnages mythiques frappés par une épiphanie.

Le Pseudo-Hérodote insiste aussi sur la qualité de témoin d’Homère en prétendant qu’il voyait bien à sa naissance. Il a vu le monde, a pris des notes, et préfigure l’historien Hérodote. Ses voyages, après la maladie qui le rend aveugle, se transforment en errance. La poésie est alors un moyen de subsistance car Homère va chanter de cité en cité. Pas d’écrit. Ses poèmes ne seront transcrits que parce qu’ils lui ont été volés. Le biographe justifie ainsi tout autant la richesse des témoignages présents dans les poèmes homériques que l’oralité de cette poésie. Néanmoins, dans ce récit tardif de la vie d’Homère, le divin est gommé. Pas de châtiment dans cette version, qui tend à rationaliser des propos plus fabuleux.

Pour en savoir plus

Pour l’iconographie relative à Homère,voir le site de la BNF et le catalogue de l’exposition Homère : sur les traces d’Ulysse [localiser l’ouvrage] ainsi que P. Zanker, The Mask of Socrates, the Image of the Intellectual in Antiquity, trad. en anglais par A. Shapiro, Los Angeles-Oxford, 1984, p.14-22. [localiser l’ouvrage]

Sur la question de la cécité dans l’Antiquité : J.-N. Corvisier, Santé et société en Grèce ancienne, 1985. [localiser l’ouvrage]

Sur la question de la poésie orale : les questions abordées par Ph. Rousseau, au début de l’article « L’intrigue de Zeus », Europe 865, mai 2001 («Homère»), p. 120-158.

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestShare on RedditDigg thisBuffer this page

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Marie-Andrée Colbeaux, « Homerus dicitur caecus fuisse », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 15 octobre 2010. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2010/10/homerus-dicitur-caecus-fuisse/>. Consulté le 29 juin 2017.