Les digital Humanities à Lille

Compte rendu du séminaire sur les humanités numériques

La Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société de Lille (MESHS) a mis en ligne les vidéos des trois premières séances du Printemps des Sciences Humaines et Sociales 2010 : SHS 2.0. Objets et pratiques numériques. La troisième séance a donné lieu à un séminaire sur les humanités numériques / digital humanities. Nous en livrons ici un compte rendu.

Ce billet nous donne l’occasion d’inaugurer une nouvelle thématique consacrée à ce champ d’étude émergent que sont les humanités numériques. Il fera l’objet d’une série de billets qui s’orientera plus spécifiquement vers les applications du numérique aux Sciences de l’Antiquité.

Le séminaire Les humanités numériques / digital humanities présenté ici s’est tenu le lundi 22 avril 2010 à la MESHS de Lille, dans le cadre de la troisième partie du Printemps des SHS 2010 intitulée Le document et l’immatériel.

Entrée de la MESHS
Entrée de la MESHS

Présentation et programme détaillé de la manifestation disponibles sur le site de la MESHS.

Intervenants :

La séance a été introduite et menée par Gabriel Galvez-Behar, maître de conférences en histoire à l’Université Lille 3 (laboratoire IRHiS) et responsable scientifique à la MESHS.

Constat liminaire

Dans l’introduction du séminaire, Gabriel Galvez-Behar part d’un constat général : les SHS ont connu depuis une dizaine d’années des évolutions majeures du fait de l’essor des technologies numériques. Ces changements affectent tous les aspects du travail du chercheur : recherche documentaire, traitement et exploitation de l’information, échanges au sein de la communauté scientifique, diffusion des travaux.

Ces changements technologiques connaissent toutefois certaines limites et soulèvent trois problèmes majeurs : celui de l’éclatement et de la surabondance de l’information dans le monde numérique, celui de la formation aux pratiques numériques à l’Université, et enfin de la visibilité du chercheur sur le Web et de son évaluation. Cette problématique de la visibilité sera largement développée par Marin Dacos dans son intervention.

Vue d’ensemble des interventions

Le coeur du séminaire est occupé par les interventions de Marin Dacos et Richard Walter. Leur posture est nettement militante : le but est de convaincre, de sensibiliser aux enjeux suscités par le numérique auprès d’une communauté SHS qui n’est pas encore totalement acquise à cette cause. Ces deux interventions comportent également une forte dimension pédagogique : elles fournissent beaucoup de conseils et s’efforcent de faire un certain nombre de recommandations, de propositions ou de mises en garde.

La présentation de Marin Dacos est axée sur un enjeu fondamental, celui de la maîtrise du numérique à tous les niveaux (communauté SHS, institution, individu). Il donne notamment quelques pistes pour la maîtrise de l’identité numérique du chercheur, et améliorer ainsi la visibilité de ses travaux sur le Web.

Richard Walter développe quant à lui les problématiques intervenant dans le métier d’éditeur électronique en terme technique et en terme de gestion de projet. Après avoir évoqué les spécificités du document numérique, il énonce les pré-requis indispensables à tout projet de numérisation ou d’édition électronique de corpus, puis se penche sur la question de l’archivage pérenne et insiste sur le rôle essentiel des métadonnées dans cette entreprise. La suite de l’intervention est surtout dédiée à la présentation des activités du TGE Adonis. Il consacre un dernier point aux perspectives d’avenir des digital humanities en France et aux progrès qu’il reste à accomplir.

La troisième intervention porte sur le projet de plateforme de ressources documentaires numériques mené dans le cadre de la MESHS. Cynthia Pedroja, qui est en charge du projet, dresse tout d’abord un tableau général du contexte institutionnel dans lequel il prend place, puis en présente les principaux objectifs et composants.

Conclusion : quelques points essentiels

Le numérique : une opportunité pour les SHS

Selon Marin Dacos, l’essor du réseau Internet constitue une opportunité pour les SHS de reprendre part au débat public, à l’heure où son utilité et son rôle dans la société sont parfois mis en question. Il formule ensuite plusieurs recommandations pour aller dans ce sens :

  • la maîtrise par le chercheur de sa propre identité numérique.
  • le développement et la maîtrise d’une cyber-infrastruture, dans le respect d’un certain nombre de principes essentiels : modularité, « tolérance de panne », libre accès aux données, recours à des formats ouverts (exemple de TEI), interopérabilité.
  • ouverture des données (exemple du mouvement Open your datas).
  • mettre en place et participer au « séminaire virtuel permanent », ce qui induit un changement radical d’écosystème.

L’émergence des Digital Humanities en tant que transdiscipline est une opportunité de structuration des SHS (expression de « Digital Humanities structurantes » employée par R. Walter). La constitution de profils métiers et la mutualisation des méthodologies de gestion de projet sont deux aspects essentiels. Le TGE Adonis joue bien sûr un rôle fondamental dans ce mouvement grâce au maillage du territoire et des compétences qu’il cherche à instaurer selon un modèle distribué et décentralisé (notion de « grille nationale » avec ses réseaux de centres de ressources et d’hébergement).

La transdisciplinarité qui est au coeur des Digital Humanities contribue également au décloisonnement du travail des chercheurs et des disciplines SHS. Le modèle d’ouverture et de partage des données produites par la recherche va dans le même sens.

Les obstacles aux principes des digital humanities

Plusieurs obstacles viennent s’opposer à l’application des principes et des méthodes prônés par les tenants des Digital Humanities. Deux entraves majeures ressortent des interventions de ce séminaire.

Marin Dacos note l’existence d’une force d’inertie importante parmi les chercheurs vis-à-vis de l’ouverture des données. Il prend l’exemple des milliers de bases de données dormant au fond des placards dans les laboratoires. Richard Walter fait écho à ce point sensible lorsqu’il évoque les progrès à accomplir : parmi ceux-ci, il cite la pratique consistant à joindre les sources brutes aux publications électroniques (les « sources numériques éditées », c’est-à-dire le matériau qui a permis de construire la publication, sur le modèle de ce qui se fait dans les sciences « dures »).

Un autre obstacle plus profond tient à la dépréciation du technicien et de tout ce qui relève de la technique dans les milieux académiques (M. Dacos parle de « technophobie »). Sur ce point, on lira avec intérêt l’article de Daniel Béguin, « Les antiquisants face à l’informatique et aux réseaux » (1996), notamment le chapitre dans lequel il évoque la barrière psychologique entre intellectuels et techniciens. On constate que la situation a peu évolué près de quinze ans plus tard. En effet, le numérique au service de la recherche est loin d’avoir acquis ses lettres de noblesse. Cette activité n’est pas perçue comme « noble » et, de ce fait, ne fait pas l’objet d’un soutien suffisant de la part des chercheurs installés et bénéficiant d’un pouvoir décisionnel dans la gouvernance de la recherche.

Sur ce dernier point, nous ferons une petite parenthèse en signalant qu’un modèle à suivre existe, et qu’il se situe du côté de la discipline historique : celui de l’Ecole Nationale des Chartes qui, conjointement avec l’IRHT, a contribué à « anoblir » la pratique de l’application des technologies numériques aux sciences auxiliaires de l’histoire médiévale et moderne (archivistique, paléographie, codicologie, diplomatique).
Nous aurons certainement l’occasion de revenir plus en détail sur ces initiatives dans un prochain billet, notamment dans la perspective d’établir un parallèle avec la situation prévalant dans les sciences de l’Antiquité.

Vidéos du séminaire

Les vidéos des interventions du Printemps des SHS 2010 sont disponibles dans la vidéothèque du site de la MESHS.

Les fichiers sources de la vidéo du séminaire 3.1 « Humanités numériques / digital humanities » sont disponibles sur Internet Archive (formats MPEG4 et Ogg).

Autres manifestations récentes autour des digital humanities en France :

ThatCamp Paris 2010 : non-conférence sur les digital humanities (18-19 mai 2010). Le blog propose des comptes rendus des différents ateliers et quelques supports de présentation. La manifestation s’est également appuyée sur un wiki. On lira notamment le Manifeste rédigé à l’issue du ThatCamp.

Sur les questions d’édition électronique : Edition électronique en sciences humaines et sociales – Université d’été du Cléo (Marseille, 7-11 septembre 2009). Le wiki de la manifestation met à disposition le programme détaillé des interventions, enrichi de nombreux liens vers des ressources en ligne, des comptes rendus… Les comptes rendus sont aussi publiés sur le blog du Cléo. Les enregistrements sonores sont disponibles sur Internet Archive (tag #uecleo).

On notera aussi au passage une émission récente de Place de la Toile sur France Culture consacrée au thème des Digital Humanities. Celle-ci n’est plus disponible en ligne.

Pour suivre l’actualité du domaine en France, se reporter au site support du CNRS pour les Digital Humanities : www.digitalhumanities.cnrs.fr

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Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Régis Robineau, « Les digital Humanities à Lille », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 1 septembre 2010. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2010/09/les-digital-humanities-a-lille/>. Consulté le 25 juin 2017.