TALIE : Traditions (Traces, Textes) de l’Antiquité à Lille et dans l’Eurorégion

À propos d’un projet collaboratif.

Le projet TALIE figure au programme du colloque « Digital Humanities : l’exemple de l’Antiquité (DHANT) », qui se tient à Grenoble du 2 au 4 septembre 2015, présenté par Séverine Clément-Tarantino, Mélanie Lucciano et Charlotte Tournier. Ce billet expose les questions que ce projet collaboratif soulève, les enjeux, ainsi que les premiers pas effectués.

Genèse de « TALIE »

« TALIE » est un projet collaboratif qui a commencé à être mis en œuvre au cours de l’année universitaire 2014-2015 grâce au soutien financier de la MESHS Nord-Pas-de-Calais, de l’équipe HALMA (UMR 8164, CNRS-Univ. Lille-MCC), du Service commun de la documentation de l’Université Lille 3, en partenariat avec les équipes « STL » de Lille 3, « Rome et ses renaissances » de l’Université Paris-Sorbonne et « CPTC » (Centre pluridisciplinaire textes et cultures) de l’Université de Bourgogne. Intégré aux axes de recherche du thème 4 de l’équipe Halma, il va se développer sur plusieurs années pour aboutir à plusieurs réalisations relevant des humanités numériques : création d’un site-portail, édition de textes en ligne, base de données.

L’acronyme TALIE, après quelques évolutions, signifie : « Traditions de l’Antiquité à Lille et dans l’Eurorégion ». Ces « Traditions » se développent en deux grands pans : les « Textes » et les « Traces ».

Une même volonté traverse les différentes parties du projet : participer à la valorisation et à la transmission d’un héritage richement représenté dans la région Nord-Pas-de-Calais. Notre démarche est multiple : elle relève de la médiation culturelle et scientifique par notre volonté de toucher des publics variés, elle est scientifique par les travaux de recherche, de traduction et d’édition que nous avons entrepris à propos de certains monuments ou textes ; enfin, elle se veut pédagogique par la volonté que nous avons de faire participer les étudiants – du département des langues et cultures antiques (LCA), mais pas seulement – aux différentes étapes du projet et de leur permettre à l’occasion de développer des compétences complémentaires de celles qu’ils acquièrent dans le cadre de leur formation. Depuis deux ans, les étudiants de première année de la licence HSI (« Humanités et Sciences de l’Information ») s’exercent ainsi à la rédaction de descriptions des œuvres à sujet mythologique conservées dans les musées de Lille et d’autres villes de la région ; dans le cadre d’une UE 10 « projet numérique », plusieurs étudiants se sont lancés l’an dernier sur la piste des « traces » de l’Antiquité dans Lille (voir plus bas) ; le travail entrepris sur les textes est, quant à lui, ouvert à tous les étudiants aimant traduire du latin, curieux de découvrir des textes inhabituels anciens et moins anciens (jusqu’au XVIIIe siècle) ou intéressés par le travail d’édition numérique (encodage xml/TEI en premier lieu).

Le projet TALIE est né de la rencontre entre les convictions de ses deux principaux responsables (Séverine Clément-Tarantino et Christophe Hugot) : qu’il vaut la peine de (re)faire des références à l’Antiquité présentes autour de nous des références partagées, c’est-à-dire comprises du plus grand nombre ; qu’il est temps de s’intéresser à des œuvres ayant servi de relais dans l’histoire de la réception de l’Antiquité et souvent dotées d’une grande valeur propre, pour éviter qu’elles ne se perdent ou ne soient jamais appréciées à leur juste valeur.

« Textes »

Ce chapitre a été rédigé par Séverine Clément-Tarantino, Mélanie Lucciano et Charlotte Tournier.
Commentaire de l’Enéide de Virgile par Juan Luis de la Cerda – réserve patrimoniale des universités de Lille

En ce qui concerne les « Textes », le déclic est venu d’une prise de conscience de la très grande richesse des fonds anciens des bibliothèques de la région, à commencer par la Bibliothèque universitaire centrale de Lille 3. Plusieurs manuscrits considérables et des éditions anciennes remarquables d’œuvres antiques y sont conservés. Certaines ont déjà donné lieu à plusieurs publications ou se retrouvent régulièrement au cœur d’expositions visant à mettre en valeur et à faire connaître le fonds ancien. C’est notamment le cas d’une édition commentée de Virgile datant de 1512 et due au grand imprimeur et savant humaniste Josse Bade (voir par exemple le billet rédigé pour Insula par Cécile Martini). C’est aussi le cas d’une édition postérieure (début XVIIe) due au grand savant jésuite espagnol Juan Luis de la Cerda. Il s’agit d’un commentaire, écrit en latin, sur les trois œuvres de Virgile : Bucoliques, Géorgiques, Énéide ; ce commentaire est de plus en plus souvent cité aujourd’hui par les chercheurs, spécialistes de Virgile ou de la tradition des commentaires, mais il reste à bien des égards mal connu. Or la réserve patrimoniale de la BU de Lille 3 compte un des deux volumes concernant l’Énéide. Les trois volumes qui composent la totalité de ce commentaire se trouvent à la Bibliothèque de l’Agglomération de Saint-Omer – qui renferme elle-même de nombreux trésors, qu’il s’agisse de Virgile ou d’autres auteurs de l’Antiquité (ou, comme beaucoup le savent désormais, de Shakespeare ! ).

Le travail que nous avons accompli en cette première année de TALIE a, de fait, consisté à effectuer un repérage des œuvres auxquelles nous voudrions rapidement consacrer un travail de médiation et éventuellement d’édition − cela dépendra de nos forces ! − ; par ailleurs, de façon concrète, nous avons commencé à travailler sur le commentaire virgilien de Juan Luis de la Cerda, en en entreprenant la traduction (nous avons commencé par la traduction du commentaire sur le livre III des Géorgiques) puis en en préparant l’édition numérique (encodage en xml-TEI). Nous sommes aujourd’hui quatre à travailler sur ce texte ; nous serions ravis d’accueillir d’autres collaborateurs, que leur envie soit de traduire du latin, d’identifier des références, de découvrir les joies de l’encodage xml !

Ce que nous faisons sur ce texte illustre l’aspect le plus spécialisé de TALIE. Mais y compris sur un tel texte, nous voulons pouvoir communiquer à différents publics ce que sont ses principales caractéristiques et ce qui, non seulement du point de vue de son contenu − de la « trace » de l’Antiquité qu’il représente −, mais aussi de sa forme d’objet-livre, le rend si précieux et remarquable. À côté du travail d’édition numérique, qui aura peut-être pour débouché le site HyperDonat, il nous faut donc penser et lancer le travail de diffusion de la recherche ou de médiation sur ces « Textes ». Parmi les ouvrages que nous avons retenus pour les traiter dans un proche avenir, mentionnons le manuscrit du XIVe portant la Pharsale de Lucain avec des gloses conservé à la Bibliothèque de l’Agglomération de Saint-Omer et dont une version numérisée est déjà disponible. Le « Virgile de Moreau » (1648), une édition rare de l’Énéide avec la traduction de Pierre Perrin et imprimée dans les très beaux caractères dus à l’imprimeur et calligraphe Pierre Moreau, fait aussi partie de cette première sélection : nous avons la chance de pouvoir consulter cet ouvrage dans la réserve patrimoniale de Lille 3 et lui aussi vaut la peine d’être connu, pour sa forme autant que pour son contenu.

Le « Virgile de Moreau » (1648) - réserve patrimoniale des universités de Lille
Le « Virgile de Moreau » (1648) – réserve patrimoniale des universités de Lille

Un dernier mot sur la façon dont nous avons opéré cette sélection : nous sommes partis en quête de Virgile, mais quand Rémy Cordonnier, de la BASO, a attiré notre attention sur le manuscrit de Lucain, nous avons facilement accepté de ne pas nous limiter absolument aux manuscrits et éditions des textes d’un seul poète. Nous étions surtout à la recherche de commentaires des œuvres classiques, mais il nous a rapidement semblé naturel d’intégrer des traductions de ces œuvres étant donné les liens étroits entre les deux pratiques (les traducteurs se sont souvent nourri des commentaires, et certaines traductions tiennent du commentaire). Les centres d’intérêt dominants des collaborateurs du versant « Textes » sont pris en considération et nous tenons par ailleurs beaucoup à la collaboration avec nos collègues conservateurs et bibliothécaires : en 2014-2015, une des manifestations organisées, dans le cadre du projet, par Isabelle Westeel, directrice du SCD de Lille 3, a permis des échanges très stimulants entre chercheurs, étudiants, conservateurs et responsables de bibliothèques et c’est dans cet esprit que nous voudrions continuer de travailler. L’équipe TALIE reste ouverte : si, en l’occurrence, la tradition des textes anciens et l’univers des bibliothèques anciennes vous intéressent, s’il y a un « texte » que vous-même voudriez mettre en lumière, n’hésitez pas à nous rejoindre.

« Traces »

Ce chapitre a été rédigé par Christophe Hugot.

Le second volet du projet se nomme « Traces ». Dans ce projet, il s’agit de retrouver les traces antiques dans l’espace urbain, à savoir − dans un premier temps − la ville de Lille intra muros.

Par la recherche de traces antiques, nous ne pensons pas à l’inventaire de vestiges de l’Antiquité − inexistants à Lille − mais à la survivance de l’Antiquité qui se trouve éparpillée dans la ville. Cela concerne la reprise d’éléments architecturaux antiques dans l’architecture moderne et contemporaine, la reprise de figures et de symboles, de noms.

Le projet « Traces » est né du constat que la ville comporte nombre de références antiques mais que ces dernières ne sont plus perçues, soit parce qu’elles se sont imposées à nous dans leur symbolique moderne soit, plus généralement, parce que ces références ne sont simplement plus compréhensibles. La plupart de ceux qui arpentent la ville sont en effet comme Usbek et Rica, des Persans perplexes face à des références devenues illisibles.

Pour reprendre l’avertissement d’Hannah Arendt, « nous sommes en danger d’oubli ». Face à ce danger, le projet « Traces » souhaite donner des clés de compréhension et inviter le passant à observer et décrypter un détail architectural, un chapiteau, une frise, une caryatide, une divinité, un nom, une inscription, une enseigne, et d’en comprendre l’origine. Il s’agit également de rendre compréhensibles les appellations fréquentes trouvées dans un contexte urbain, comme peuvent l’être les mots forum, agora, colisée, musée.

« Traces » souhaite, par exemple, montrer que la déesse symbolisant la Ville de Lille, imposante statue de bronze réalisée par Théophile Bra et inaugurée en 1845, a beaucoup à voir avec les statues antiques de déesses portant une tour sur leur tête. « Traces » veut montrer que l’aile de Niké se retrouve dans le célèbre logo qui orne la boutique de l’équipementier sportif Nike. « Traces » veut expliquer pourquoi un marchand de chaussures s’appelle Cothurne, ou souligner l’origine ovidienne de la devise d’un marchand de dessous féminins, « l’art d’aimer ».

Avec le projet « Traces », nous ne voulons pas nous adresser seulement au grand public curieux, ou au public scolaire. Deux exemples avec Hermès montrent l’intérêt de savoir décoder les symboles présents dans l’espace urbain.

Hermès sur la Bibliothèque Georges Lyon à Lille - Photographie de Martine Aubry - IRHIS
Hermès sur la Bibliothèque Georges Lyon à Lille – Photographie de Martine Aubry – IRHIS

Dans un ouvrage récent sur l’architecture universitaire lilloise, publié par des spécialistes, est mentionnée la Bibliothèque universitaire Georges Lyon, inaugurée en 1907. L’auteur de la notice écrit à propos de ce bâtiment : « Traité comme un temple de la connaissance à l’effigie du dieu Hermès, il est typique du style académique antiquisant ». On serait en droit de s’étonner de la présence d’Hermès pour décorer une bibliothèque, mais ce n’est évidemment pas lui qui figure au-dessus de la porte monumentale. Le personnage au casque ailé est ici Athéna, bien à sa place à l’entrée de ce lieu de savoir qu’est une bibliothèque, comme déesse de la sagesse, aisément identifiable pour un familier des dieux gréco-romains à son gorgonéion.

Autre exemple avec Hermès. Parmi les boutiques de Lille, on en trouve une de la célèbre marque « Hermès ». Il serait évidemment tentant d’associer le nom de la divinité du commerce et des voyageurs avec une entreprise qui fut à son origine une manufacture de harnais et de selles. Le logo d’« Hermès », adopté par la marque en 1945, représente une calèche − ou plus précisément un petit duc − tirée par deux chevaux devant laquelle se tient un homme portant un chapeau haut-de-forme. On pourrait en conclure qu’il s’agit d’une version actualisée des nombreuses représentations antiques montrant le dieu Hermès devant un char. Mais c’est là encore faire fausse route avec Hermès car la célèbre marque de luxe ne tient pas son nom du dieu espiègle mais de son fondateur, un certain Thierry Hermès, maître artisan harnacheur sellier, qui créa sa première manufacture à Paris en 1837.

« Traces » en est aujourd’hui à ses prémices. La méthode consiste à définir un secteur urbain (une rue par exemple) et à en relever l’intégralité des éléments perçus comme étant susceptibles d’avoir une origine antique. Chaque élément est enregistré sur une grille et photographié. Ensuite, les éléments recueillis sont décrits et nourris d’éléments rédactionnels. Pour mener à bien cette première étape, des étudiants ont été mis à contribution.

L’année universitaire 2014-2015 a servi d’essai pour parvenir à établir une grille, en définissant les items à renseigner. L’année 2015-2016 devrait permettre d’établir la structure de la base de données.

La base de données de « Traces » pourra éventuellement être croisée avec d’autres bases, comme celles de musées, ou de manuscrits, pour faire correspondre des thématiques artistiques, archéologiques ou textuelles avec les éléments trouvés dans l’espace urbain. La matière de cette base de données pourra servir à de nombreux développements. On peut par exemple imaginer qu’elle puisse servir à concevoir des parcours dans la ville selon des thématiques précises en offrant la possibilité de créer ses propres plans de ville, ou de générer des applications mobiles permettant de parcourir la ville à la recherche des inscriptions latines, des dieux antiques, des éléments égyptiens et orientaux, des symboles du pouvoir ou des professions, ou l’ensemble de ces sujets dans un endroit précis de la ville.

« TALIE » en 2015-2016

  • À partir de la rentrée universitaire, un atelier de traduction aura lieu au moins une fois par mois le vendredi (créneau horaire et salle seront précisés bientôt). On poursuivra le travail sur le commentaire de la Cerda ; selon les participants, il pourra aussi s’agir d’encodage xml. N’hésitez pas vous renseigner si vous avez envie de traduire du latin et ces textes singuliers que sont les commentaires !
    Contact : severine.tarantino@univ-lille3.fr
  • Au premier semestre de l’année 2015-2016, le mercredi après-midi (de 14h30 à 15h30, salle à vérifier) : Jean-Christophe Jolivet consacrera un séminaire à une première exploration du manuscrit 660 de Lucain conservé à Saint-Omer.
  • Au second semestre de l’année 2016-2017, en lien avec l’UE 10 de licence « Projet numérique », Christophe Hugot et Séverine Clément-Tarantino animeront plusieurs séances de travail sur le versant « Traces » de TALIE. Des séances de présentation et d’organisation du travail seront auront sans doute pris place déjà dans les mois d’automne.

Étudiants ayant participé au projet en 2014-2015 :

  • Sur le versant « Traces » : Amina Boukhari, Mathilde Créton, Elizabeth Facompré, Pauline Goujet, Justine Malpeli, Mathieu Payen, Mathilde Sarot, Marie-Julie Teixeira, Constance Warnet.
  • Sur le versant « Textes » : Valentin Decloquement, Rémy Ghirincelli.

À propos du colloque DHANT

« Humanités numériques et Antiquité » : 2/4 septembre 2015 à Grenoble. Voir le programme.

Les bibliothèques entre chien(s) et loup(s)

Crépuscule des bibliothèques

Compte rendu de Virgile Stark, Crépuscule des bibliothèques, Les belles lettres, 2015.

Est-on à la veille d’une catastrophe qui détruira les bibliothèques ? En faisant entrer internet, la technique et le numérique dans la bibliothèque, comme un Cheval de Troie, les bibliothécaires aussi enthousiastes qu’imprudents ont fait entrer leur propre malheur en leurs murs. C’est du moins ce que prétendent certains et Virgile Stark est l’un de ces prophètes de malheur. Cassandre n’a pas été écoutée : faut-il lire Virgile Stark ?

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Sophocle et Mouawad à Mons : les derniers jours du mois de juin

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« La perte sera tout, la douleur et la joie » (Robert Davreu).

Les 28 et 30 juin 2015, à l’occasion de « Mons 2015 – Capitale européenne de la culture », Wajdi Mouawad a porté à la scène par deux fois l’ensemble des sept tragédies de Sophocle, sous le titre Le dernier jour de sa vie. Il reprenait, les concentrant en une journée-fleuve, trois spectacles qu’il avait consacrés au poète, autour de trois thèmes : Des femmes, créé en 2011, et qui enchaînait Les Trachiniennes, Antigone et Électre ; Des héros, créé en 2014, mise en scène de l’Œdipe Roi et d’une adaptation d’Ajax, Ajax-un cabaret ; enfin, Des mourants, une création de W. Mouawad inspirée de Philoctète et d’Œdipe à Colone.

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Voir et désirer par les yeux d’Europe : à propos de(s) Métamorphoses d’Ovide et de Christophe Honoré

Affiche du film "Métamorphoses" de Christophe Honoré

Le Musée du Louvre-Lens propose, du 1er juillet 2015 au 21 mars 2016, une exposition consacrée aux Métamorphoses d’Ovide comme source d’inspiration pour les artistes depuis l’Antiquité, à travers une présentation d’œuvres appartenant aux collections des musées du Nord-Pas de Calais. L’occasion est belle pour Florence Klein, Maître de conférences en littérature et langue latines à l’université Lille 3, de revenir pour Insula sur le film « Métamorphoses » de Christophe Honoré et de se demander : qu’y a-t-il d’« ovidien » dans ce film ?

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